Carinhoso

interpété par Paulinho da Viola et Marisa Monte

 

www.youtube.com/watch?v=IfSRO4lgk-o

 

 

 
Seule l'Histoire fera d'une composition un standard. Seule sa résistance à l'épreuve du temps et aux innombrables reprises pourra lui conférer ce statut. "Carinhoso", composé par Pixinguinha  en 1917, est un standard de cette trempe, au moins aussi essentiel dans l'histoire de la musique brésilienne que les plus célèbres compositions de Jobim..

 
Pour une première évocation de "Carinhoso" et le faire découvrir à ceux d'entre vous qui ne le connaîtraient pas encore, j'ai choisi une version récente pour illustrer justement combien ce morceau traverse les époques et toujours brille du même éclat. Comment toujours il provoque ces petits picotements à fleur de peau et exerce cette petite pression sur le cœur qui font se sentir vivant. Bien vivant.

   
Paulinho da Viola est parfois considéré, à tort, comme passéiste. C'est juste qu'il connaît ses classiques sur le bout des doigts. Il s' en explique :

 
"Quand j'écoute "Carinhoso" de Pixinguinha, je sais que la musique a été écrite en 1917, que c'était une autre époque, que la vie a changé. Qu'il s'est passé depuis un million de choses. Mais la musique est toujours vivante. Peu importe que telle œuvre ait été faite à une période X, qu'elle ait contribué à un mouvement Y, et provoqué telle réaction Z. Tout cela ne nous sert qu'à connaître un peu d'histoire mais n'a pas grande valeur pour moi.Tout pour moi se passe maintenant. Ce qui n'a pas d'importance, pas seulement pour moi mais pour l'Humanité, disparaît. Meurt, est abandonné (...). Quand on me décrit comme conservateur, passéiste, ancré dans le passé, je réponds : je ne vis pas dans le passé, le passé est une chose vivante en moi".

Ainsi était emblématique de son inscription dans le présent sa reprise de la chanson de Wilson Batista, "Meu Mundo é hoje (eu sou assim)" : "meu mundo é hoje não existe amanha pra mim". Demain n'existe pas pour moi !

 
 
Meu Tempo é hoje, c'est justement le titre du documentaire qu'Izabel Jaguaribe a consacré, en 2003, à Paulinho da Viola. Les images ci-dessous en sont extraites. C'est ici Marisa Monte qui interprète "Carinhoso". De sa voix toujours aussi claire, pour ne pas se confronter au poids des glorieux aînés, Orlando Silva ou Elizeth Cardoso, et à leurs démesures magnifiques, elle a opté pour la sobriété. Une manière probablement plus contemporaine de l'interpréter... Elle s'en sort, ma foi, de manière fort honorable.
 
"Carinhoso" a été composé il y a près d'un siècle, sa genèse elle-même illustre ce défi au temps, une vraie patience de Pénélope. Pixinguinha l'a composé en 1917, mais ce n'est que dix ans plus tard qu'il l'enregistrera. Dix ans de plus s'écouleront même avant, qu'en 1937, des paroles lui soient ajoutées. Ces paroles, certes sans prétention, contribueront alors à en faire un des morceaux les plus populaires et appréciés du riche patrimoine musical brésilien. La première version chantée  l'immortalisera d'emblée. C'est celle d'Orlando Silva, encore considéré par certains comme le plus grand chanteur brésilien de tous les temps. Depuis, on recense au moins 200 enregistrements de "Carinhoso" !
Pixinguinha n'était âgé que d'une vingtaine d'années quand il composa "Carinhoso". Il garda le titre pour lui car, expliquait-il en 1968, "à cette époque, on n'admettait pas de choro comme celui-là qui n'avait que deux parties, au lieu de trois comme il était de rigueur. Donc, j'ai fait "Carinhoso" et je l'ai mis de côté. Jouer "Carinhoso" dans cet environnement ! Je ne le jouais pas, personne ne l'aurait accepté".
 
Si aujourd'hui "Carinhoso" est considéré comme un choro, ou un samba-choro, à l'époque de sa composition, en 1917, il était décrit par Pixinguinha lui-même comme une polka, une polka lente. Que cela ne surprenne personne : le choro est né en ajoutant des syncopes aux danses européennes, et en y introduisant un sens de l'improvisation virtuose.
 
C'est à ce point de rencontre que Pixinguinha pose son empreinte, empreinte qui va marquer durablement l'histoire de la musique brésilienne. Car Pixinghuinha parvient à créer une musique où l'on retrouve la lointaine influence de sa formation classique, l'héritage afro-brésilien et une curiosité pour une musique neuve venue des Etats-Unis, le jazz.

C'est Ary Vasconcelos, son biographe qui a trouvé la formule pour illustrer l'importance de cette homme, il écrivait ainsi dans sa préface à Panorama da música popular brasileira : "si vous avez quinze tomes pour présenter la musique brésilienne, soyez certain que cela ne sera jamais assez. Mais, par contre, si vous ne disposez que d'un seul mot, tout ira bien, il vous suffira d'écrire Pixinguinha".